Faire confiance aux savoirs paysans
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| Syfia International : Qu’est-ce qui frappe aujourd’hui un agronome qui observe l’agriculture africaine depuis 45 ans ? Hugues Dupriez : C’est d’abord la perte rapide de la maîtrise de l’agriculture par les paysans et, à l’inverse, une récupération de l'activité agricole par des filières multinationales, qui fournissent leurs semences OGM, leurs engrais, leurs pesticides, mais qui ignorent ce qu’est un paysan. C’est aussi l’accaparement des terres par les bourgeoisies locales ou les structures de pouvoir pour les affecter à des activités visant l’exportation. Au Rwanda, on accapare des terres pour y implanter des cultures de fleurs, qui s’exportent ; que des paysans se trouvent déjà sur ces terres importe peu. Dans d'autres régions, les terres sont confisquées au bénéfice de l'élevage. Les agricultures paysannes sont sur la défensive. Les terroirs traditionnels, surexploités, sont en danger et le milieu écologique se dégrade suite à cette surexploitation des ressources, en bois par exemple. Syfia International : L’écologie n’est-elle pas un luxe pour l’Afrique ? Hugues Dupriez : Non, le respect de l’écologie est même une condition de survie. Le but des exploitations familiales est de faire vivre les familles. Elles ont besoin d’une diversité de produits alimentaires, médicamenteux, énergétiques, etc. Cette exigence de biodiversité n’est pas prise en compte dans les grands projets agricoles axés autour des filières agricoles. En Afrique de l'Ouest, les terroirs traditionnels incluaient de nombreux arbres fournissant toutes sortes de produits utiles. Les projets d'intensification agricole, par exemple du coton ou de l'arachide, ont forcé les paysans à détruire ces arbres. Les initiatives d’irrigation rencontrées sur le terrain africain sont conçues en fonction de cultures précises : riz, légumes, mais pas pour des combinaisons plus complexes. En Chine, grâce au mélange et à la succession rapide d'espèces sur une même terre irriguée, on obtient trois ou quatre récoltes annuelles. En Afrique, l’imagination manque dans l'encadrement agricole. L'encadreur est trop sûr de lui. Il communique ses connaissances de façon trop autoritaire. Les paysans restent souvent passifs face à lui. Syfia International : C’est l’agriculture moderne contre l’agriculture traditionnelle ? Hugues Dupriez : Je réfute ces termes. À l’origine, les colons parlaient d’agriculture primitive et européenne. Les mots ont changé, mais c’est une fausse opposition. Il est possible de répondre aux défis d’aujourd’hui en valorisant les connaissances des paysans, autant qu'en important des solutions venues de l’extérieur. Partager un savoir, ce n’est pas simplement répéter le passé. C’est innover sur la base de ce qu’on connaît. Au Kivu (RDC), les organisations ont monté des brigades de recherche-action paysanne pour trouver des solutions à leurs problèmes techniques à partir de ce que les gens savent. De même au Burkina Faso, au Tchad, au Sénégal, où des groupes d'échange et d'action se forment, par exemple pour défendre leurs brousses ou pour organiser la plantation d'arbres en fonction d'événements sociaux. L'important est que les gens trouvent les espaces où se parler entre eux. Syfia International : Cela ne va-t-il pas de soi ? Hugues Dupriez : Hélas non ! Les concepteurs des grands projets ont leurs idées et les imposent par le biais de la vulgarisation agricole. Les produits d’agro-exportation sont privilégiés par rapport à ceux de l’agriculture familiale. En parole, les paysans ne s’opposent pas directement au savoir des encadreurs, mais s'ils ne sont pas convaincus ou motivés, ils ne prennent pas le risque d'appliquer les messages. On n’est malheureusement pas encore au stade où ils construisent leur propre science dans des institutions qui leur sont propres. Même les organisations paysannes, en lutte pour leur autonomie d'action, restent dépendantes de ce que les écoles, les instituts, les sociétés privées leur disent sur le plan technique. La résistance politique commence à se manifester, mais la construction des sciences paysannes autour des savoirs locaux pas encore. Cela se passera lorsque les cadres, les chercheurs, les encadreurs de base se rendront compte que mieux vaut discuter d’égal à égal avec le monde paysan que d’être face à eux avec des affirmations qui se transforment difficilement en réalités agricoles. Syfia International : Dans les années 1960, René Dumont affirmait que l’Afrique était mal partie. Et aujourd’hui ? Hugues Dupriez : Elle est partie autrement. À l'époque, les espoirs nés de la décolonisation étaient immenses. Mais les approches du modernisme agricole n'avaient pas fondamentalement changé. Ce n'est que plus récemment que la reconnaissance des sciences paysannes a pris corps. Pas encore suffisamment à mon avis. Les efforts de métissage des savoirs doivent s'amplifier. Le monde paysan doit s'ouvrir. Trop rares sont ceux qui lisent parmi les paysans et tous ceux qui travaillent en milieu rural. Du coup, ils ne connaissent pas les expériences des autres. | |
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